Décamper : De Lampedusa à Calais, parler d’une terre sans accueil

Lire “Décamper” d’urgence. Par curiosité, par nécessité, par engagement, par solidarité. Surtout ne pas fuir. S’en emparer avec liberté, en entier ou à moitié, dans l’ordre ou dans le désordre, en continu ou en discontinu. Mais s’en emparer.

Et en parler, le déployer autour de soi, le partager ou le recommander. Le faire exister. Comme un objet de lutte et de résistance, comme un point de départ à d’autres initiatives, pour que nul ne sombre dans l’indifférence ; pour que chacun puisse engager une réflexion sur les parcours migratoires, saisir toute la réalité de l’exil et prendre conscience de ce qui se passe dans ces lieux transitoires, ces villages provisoires.

Ce livre est une sorte de Manifeste dans lequel plus de 100 contributeurs d’horizons divers (parmi lesquels Philippe Claudel, Alain Damasio, Robert Guédiguian, Plantu, Lewis Trondheim…) rendent compte de l’exil. Une approche plurielle pour éviter le discours unique ou compassionnel. Ainsi, des artistes, des journalistes, des bénévoles, des acteurs humanitaires, des chercheurs, des photographes, des réfugiés décrivent leur expérience de l’exil.

L’ouvrage devient alors transversal, multiforme, destiné à toutes sortes de lecteurs, traversé par des rythmes variés. Il écoute et observe, raconte, montre, interpelle, responsabilise, emprunte des voies (voix) parfois tortueuses, éprouvées. Mais visibles.

De ce lieu sans accueil que forme le camp de Calais (une nouvelle fois démantelé), cet ouvrage rend compte. De l’intérieur. On y observe les aménagements et les transformations d’espace, les relations sociales qui s’établissent entre migrants de nationalités différentes, les liens qui se créent avec la population, les bénévoles ou professionnels de santé. On décèle également dans ces espaces d’attente, la précarité, la violence, le déracinement, la séparation, la dépossession de soi, la perte d’identité, la culpabilité.

Réalisé sous la direction de Samuel Lequette (écrivain) et Delphine Le Vergos (chargée de communication à la Maison de l’Environnement de Dunkerque), “Décamper”, ressemble tantôt à une enquête, un récit ou une poésie, tantôt à un reportage photo, une bande dessinée, un morceau musical et se lit, se regarde (ou s’écoute) à travers toutes ses formes ; utilement transversal car accessible alors à toutes les sensibilités et à l’origine d’un discours plus complexe et plus riche, polémique, ou même contradictoire.

S’il déroute, notamment par sa mise en page qui oblige çà et là à lire des textes écrits à la verticale, à orienter le livre en portrait puis en paysage, c’est pour mieux rendre compte de ceux pour qui la moindre lettre est désormais un obstacle.

Enfin cet ouvrage s’accompagne d’un cd musical. Pleinement intégré au discours, il rassemble des musiques du monde entier, de genres différents. D’Ibrahim Maalouf à Dominique A., en passant par Natacha Atlas ou Keny Arkana (17 artistes au total), tous expriment une relation intime à l’exil, aux problématiques de frontières et de territoires.

Au final, ce livre est bien un (bel) objet politique et témoigne incontestablement de l’émergence d’un mouvement citoyen, intellectuel et artistique qui doit nous inciter à l’action.

L’acquérir peut être l’amorce d’une première prise de responsabilité pour le lecteur puisque les droits d’auteur de cet ouvrage sont reversés à la Plateforme de Service aux Migrants (réseau d’associations intervenant auprès des réfugiés du nord de la France).

Cet ouvrage a bénéficié du soutien de Médecins du monde et de la Fondation Agnès B.

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